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  • Stanislas Wang-Genh

De Duluth à Vancouver

13 juillet - 6 août

Le cœur un peu serré, je m’éloigne de Duluth (Minnesota), enclavée dans de hautes collines qui retiennent toute la fraîcheur du lac. Je reprends la route avec en tête ces belles images et ces bons moments qui se muent déjà en souvenirs.

Depuis quelques heures, la route est devenue bruyante et dangereuse. Puis elle ne présente aucun intérêt pour les yeux. Mais j’avance sans trop savoir où cette large bande goudronnée va me mener. Faire la route, c’est se soumettre à la destinée tout en renonçant à la destination.


Après deux jours passés à me faire écarter de la voie par ces impitoyables bolides, je craque et décide de continuer en auto-stop avec mon vélo. À l’arrière d’une station-service, je me dégotte un bout de carton et, à l’aide de bandes de scotch noir épais, je forme les lettres de ma prochaine destination : Baudette.


Un type d’une centaine de kilos à la mine rougeaude s’arrête sans hésitation, descend de son SUV et, sans dire un mot, m’aide à porter mon vélo dans son spacieux coffre. Dans l’habitacle de sa voiture flotte un petit drapeau « Trump 2024 ». Nous parcourons une ligne droite de 70 miles (112 km). On parle de tout, sauf de choses passionnantes.

Ses mots restent collés à son chewing-gum, j’ai du mal à comprendre cet accent.


Arrivé à Baudette (Minnesota), je sors à nouveau mon gros scotch noir, retourne mon carton et cette fois je compose Warroad, dernière localité avant le Canada.

Je suis rapidement pris en stop par un vétéran qui doit approcher les 90 ans. En forçant un peu, on réussit à fourrer mon vélo dans sa voiture déjà pleine de matériel de pêche et de camping. Sa compagnie est très agréable, sa voix caresse l’esprit. Il me parle de sa femme et de ses enfants avec beaucoup d’admiration et de fierté. Nous passons la frontière et il me dépose sur la seule route qui mène tout droit à Winnipeg. Seulement, entre ici et Winnipeg, il y a 130 miles (210 km) de ligne droite au milieu d’un territoire aride. Aucune chance d’y remplir ses gourdes, il n’y a rien.

La chaleur est intenable. Je n’ai plus d’eau et dois limiter mon effort. Je trouve l’ombre fine d’un poteau électrique et commence à faire du stop. Entre chaque passage de voiture, je remets mon pouce à l’ombre.


Deux longues heures s’écoulent avant qu’un postier d’origine guatémaltèque ne s’arrête.

Il me prévient que le trajet va être long car il faut faire une halte dans chaque petit bled pour ses livraisons. Alors qu’il me raconte ses expériences mystiques à l’ayahuasca, je cherche un hôte pour le soir même sur l’appli Warmshowers.

À chaque halte, je l’aide à porter les colis.

Je ne pensais pas pouvoir y arriver en une seule journée avec un vélo chargé. Mais après 237 miles (382 km) parcourus en auto-stop, je suis enfin à Winnipeg, où la famille la plus sympathique de la ville m’attend avec un bon repas et une bonne douche chaude.

Ils me proposent de rester 4 jours chez eux à Winnipeg afin d’attendre le prochain train qui mène dans les Rocheuses canadiennes. Il n’y en a que deux par semaine et j’ai manqué le dernier de quelques heures.


Le matin, je marche dans la ville et contemple la vie winnipegoise. Je ne pourrais pas vivre ici. C’est la corde ou l’exil. La ville dégage quelque chose de toxique, de venimeux. C’est ici que Neil Young adolescent a commencé la musique et je n’arrive même pas à trouver un café convenable pour me poser.

Après quelques heures passées à slalomer entre les spectres et les junkies, je trouve enfin l’endroit. Et pour les quatre jours que j’ai à passer dans cette ville, j’ai ma table attitrée dans un café italien du quartier Little Italy. Je lis, j’écris, j’observe des vieux palabrer. Je discute, sympathise et déjeune avec tous les personnages oisifs du quartier.


Le train. Croix de bois, croix de fer… plus jamais je ne me plaindrai de la SNCF. Prendre le train Winnipeg-Jasper, Ulysse n’y aurait pas songé. Trop hasardeux. Au Canada, les trains de marchandises ont la priorité et les voyageurs subissent les dommages de l’impondérable. Neuf heures de retard. Je les passe sur un banc de la gare en triant des photos.

C’est un voyage de plus de 40 heures pour faire 1050 miles (1700 km) à travers les provinces du Manitoba, du Saskatchewan (grenier à blé du pays) et de l’Alberta. Certains arrêts dans certaines gares durent deux ou trois heures. Je lis un polar et dors beaucoup.

Mais les derniers cent kilomètres sont la récompense. Au petit matin, on ouvre les yeux. Et à travers la vitre du train, la puissance tellurique des montagnes nous prend au bide. De vertigineuses falaises surplombent des lacs d’eau pure. Et dans ce calme apparent, la faune sauvage des hauteurs: wapitis, porcs-épics, crotales, tamias, couguars, mouflons, ours, grizzlis, caribous, coyotes, loups, élans. Je n’ai pas vu le quart de ces bêtes-là. Mais on peut très bien se les imaginer dans ce décor.


Au camping de Jasper, c’est 23$ canadiens la nuit. Mais attention, le réveil est enchanteur. En sortant de ma tente les yeux encore collés, je suis surpris de voir une vingtaine de cerfs de Virginie installés autour de moi. Ils se sont habitués aux hommes et ils les ignorent royalement. Je bois mon café avec la sensation de faire partie d’une nouvelle espèce. Je plonge mon regard dans leurs gros yeux noirs.

Je décide de passer trois jours dans cette ville de montagne. Il y a de nombreux lacs et de très belles chutes d’eau à voir. Comme le camping est à 4 km du centre de Jasper, je saute sur mon vélo pour aller y repérer les lieux stratégiques. Sur le chemin, un jeune cycliste me rattrape et nous engageons très vite la conversation. Il s’appelle Max, il a 23 ans. Il est spécialiste du rayon camping chez Décathlon, il sait un paquet de choses. Le feeling passe très bien entre nous. Nous allons passer une semaine à voyager ensemble en compagnie d’autres cyclistes, dont Ménoah, un jeune Néerlandais de 20 ans. Il a dessiné chaque pièce de son vélo, qu’il a fait fabriquer en Asie en vue de le commercialiser. Une vraie merveille. Si, dans quelques années, vous avez les moyens de vous payer un vélo de la marque Ginzel, vous pourrez dire: «Je connais un type qui a voyagé avec Ginzel!».

À Jasper, on rencontre plein de voyageurs. On décide de se partager les emplacements du camping pour diviser le prix. Un soir, l’Europe entière est représentée autour d’une grande table festive. Et non loin de nous, les cerfs de Virginie, toujours.


La route entre Jasper et Golden est de toute beauté. Les photos parlent d’elles-mêmes. C’est la première fois que je voyage en compagnie d’autres cyclistes. Ça me plaît. Chacun va à son rythme, on s’attend. On se lave dans les rivières, on filtre l’eau, on partage les repas. Mais aussi de bons moments de déconnade. Le soir, on partage un emplacement de camping, toujours scandaleusement onéreux au Canada. Et ça peut coûter très cher de dormir en pleine nature, car c’est préservé. Puis c’est infesté d’ours et de grizzlis.

Nous sommes fin juillet-début août. Après une excursion d’une semaine dans les Rocheuses canadiennes, je quitte mes deux collègues de bureau pour prendre la direction de Kelowna, dans la vallée de l’Okanagan, région viticole. De toute façon, ils se dirigent vers le Mexique et nos chemins vont certainement se recroiser.

Un couple extraordinaire auquel je dois rendre hommage ici, m’accueille pendant une semaine dans sa grande maison. J’avais besoin de repos et nous sommes très heureux de passer du temps ensemble à parler de zen et de bicyclette. Ils me font visiter Kelowna et ses environs, dont le mythique Kettle Valley Rail Trail, un sentier ferroviaire abandonné au-dessus du canyon Myra.

La route entre Kelowna et Vancouver est dangereuse et déconseillée aux cyclistes. Je décide de prendre un bus. Le soir, je dors chez le seul «trouple» de la ville. Deux femmes et un homme ont réussi à se faire officialiser tous les trois parents d’un enfant. Ils m’ont montré les articles de journaux.


Le lendemain, je me rends à la Mountain Rain Zen Community de Vancouver. Il y a une matinée de zazen avec un enseignement. Je jouis d’un accueil inédit. Nous sommes une petite trentaine et vers midi, plusieurs personnes me proposent de me loger pour les prochains jours. Je reçois même des dons d’argent. Malheureusement, il n’est pas bon pour un cyclo-voyageur de rester dans les grandes villes.

Je repars le lendemain et débute la deuxième partie de mon voyage: l’axe nord-sud.

Dans mes prochaines chroniques, je vous conterai mes séjours dans les temples zen de la côte ouest américaine: le Dharma Rain Zen Center, le Green Gulch Farm Zen Center, le San Francisco Zen Center et le Los Angeles Zen Center.

Corrections et relecture : Catherine Forestier

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