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  • Photo du rédacteurStanislas Wang-Genh

La troisième voie

Guatemala – janvier/février 2023


Il me dit : « Le voyage est une grande leçon de modestie et de dépouillement (…) si on arrive à se transformer en rond de fumée ou à être couleur de muraille, on passe partout.
- Se confondre avec les choses du monde, en somme. C’est bien joli mais ça prend combien de temps tout ça? C’est désespérant, parfois, Monsieur Bouvier* ! Je sens bien que quelque chose s’émiette mais il ne faudrait pas que ça prenne l’existence, non plus…
- C’est le voyage qui te fait, petit moine… ou plutôt qui te défait ! »

*Nicolas Bouvier


Nuit sans lune. Suis au fond d’un bus, la tête collée contre la vitre, le cou plié en deux. Dehors, c’est le bal des camions de transport, voyageurs d’un autre voyage apportant de la nourriture à toute la région entre le Mexique et le Nicaragua. Leurs pleins phares transpercent mes yeux humides et fatigués. Après plus de dix heures à passer d’un bus à l’autre dans l’état du Chiapas (Mexique), j’ai l’air d’un colis perdu avec les bords enfoncés. On va passer la frontière au niveau de La Mesía et quand mon passeport aura son nouveau tattoo guatémaltèque, on ira tout droit sur Quetzaltenango où je changerai encore de bus en direction du Lac Atitlán. Vu l’heure, pas certain de le choper, auquel cas je trouverai un hôtel.


À ce moment-là, je songe à l’imaginaire qu’on peut bien se créer au fur et à mesure que la géographie défile. Qu’est-ce qui nous fait prendre une direction plutôt qu’une autre ? La troisième route… C’est peut-être celle qu’il faudrait emprunter lorsqu’on hésite entre deux autres.


Moïse, Bouddha, Sainte Thérèse d’Avila ou même Raspoutine… qu’est-ce qui pouvait bien se passer dans leur tête de génie alors qu’ils usaient leurs sandales en roseau sur la rocaille du monde ? Qu’est-ce qui a motivé leur geste ? Un simple désir d’aventure, de rencontrer un ailleurs ? Pas certain. Il a bien dû y avoir un appel, une inspiration, un petit ange malin planqué dans un fourré qui leur a donné la direction. Ou rien, justement. L’errance à l’état pur ou l’art de pérégriner sans objet. Puis, après avoir sillonné quelques montagnes, franchi un océan ou traversé un désert, les pieds en sang, ils tombent les deux genoux au sol, fixent la lumière et entendent les bruissements du monde. De là naît le récit épique de ces Grands Mystiques qui se sont frottés à l’éternité.


Pour ma part, j’ai beau cultiver l’errance sans but — oui, ça je sais faire —, mon périple en est encore à son stade… heu… comment dire… initiatique... Pour ne pas dire touristique. Mais c’est promis, je vous rendrai compte de mes premières expériences mystiques.

C’est beau. Parmi les plus beaux lacs du monde. Mais je décide de ne pas y rester plus de quarante-huit heures. On n’entend pas le silence du lac derrière tout le vacarme. Ici, les retraites de yoga, les cérémonies magiques — cacao, venin de crapaud —, le coaching ésotérique et les diseurs de bonne aventure semblent avoir éclipsé plus de 3500 ans de sagesse maya. Les voyageurs en mal d’expériences spirituelles ont pris une telle place que la seule économie qui subsiste consiste à répondre à leurs attentes. C’est partout pareil, allez-vous me dire, mais ça fait mal de devoir l’accepter quand le cadre est aussi sublime et la sagesse si ancienne.


De toute façon, c’est à Antigua que je veux aller. J’ai des contacts là-bas et je voudrais bien y organiser une conférence sur le zen.


Pour m’y rendre, je monte dans un chicken bus, ceux à la mâchoire carrée, au revêtement métallique et aux motifs clinquants. Ils sont très beaux. Le poinçonneur tient les comptes, les coupures bien classées et pliées entre ses doigts. Avant de démarrer, on attend un type un peu lourdaud qui grimpe dans le bus. Il coince son large fessier dans l’allée centrale, entre deux dossiers de sièges. Il se met à prêcher la Grande Parole tout en maintenant son cartable sous le bras. Les passagers se rallient tous à sa louange au Christ. Moi-même, je me laisse prendre au jeu. Je ne sais pas si c’est cette moustache pointue ou ce sourire patelin, mais en tout cas il sait y faire.

Quand il a fini, il plonge la main dans son cartable et nous dévoile un lot de vitamines : A, C, D, B1, B2, B5, B12, j’en passe. Elles sont à la vente. La santé spirituelle, oui ! Mais pas sans une santé de fer !

Je passe mes premières journées à découvrir Antigua et ses environs. Les dégâts d’un conflit armé qui a duré 36 ans sont assez palpables. Sur fond d’inégalités sociales, de réformes agraires, de coup d’État, de junte militaire, la guerre civile, orchestrée par les États-Unis sur fond de guerre froide, a fait plus de 200.000 morts. Les premières victimes sont les peuples indigènes, qui subissent encore un fouet d’inégalité et de répression plus de 25 ans après. Des figures comme celle de Rigoberta Menchú continuent de lutter pour la reconnaissance des droits humains et des indigènes. Un combat qui doit exister même si l’espoir est aussi maigre qu’une tête d’épingle.


De manière globale, le XXe siècle en Amérique Centrale s’est bâti sur le conflit : dictatures, assassinats, corruption, ingérence étrangère et narcotrafic. Et même si l’on retrouve une forme de paix aujourd’hui, il est triste de constater que les traditions et cultures ancestrales ne bénéficient pas du respect et de la reconnaissance qu'elles méritent. Un tableau bien sombre et pourtant, le sourire et la gentillesse des Guatémaltèques sont l’expression de la joie et la promesse d’une résilience certaine.


Le centre d’Antigua est une merveille, le Walhalla du voyageur. Sur le Parque Centrale, la lumière perle de toutes parts et les enfants courent derrière les pigeons. Derrière la fontaine aux sirènes, la façade d’une cathédrale néoclassique vient embrasser chaleureusement tout l’espace. Sur cette place, les matins sont lumineux et pleins de vie. Il est bon d’y prendre un café. Dans les rues pavées, on entend ici ou là des applaudissements frénétiques. Ce sont les femmes qui préparent les tortillas de maïs, en se jetant la pâte d’une main à l’autre avant de la fesser contre le plan de travail.

Très vite, je fais la connaissance de Suzanne et d’Éric. Ils sont mariés depuis des années et gèrent le restaurant Como Como, un lieu magnifique où l’on mange très bien. Cuisine française ! Là-bas, je fais la connaissance de tout un réseau d’amis. J’entends parler de la possibilité de louer une chambre dans une maison à Jocotenango, dans la banlieue d’Antigua. Très vite, je m’installe dans cette belle demeure à deux étages où vivent déjà trois jeunes femmes. L’une est chilienne, les deux autres sont guatémaltèques. L’occasion de progresser un peu en espagnol.


Jocotenango est une banlieue pas très sûre où de nombreuses rivalités entre gangs font des morts chaque année, surtout chez les jeunes. Mais j’apprécie la vie de ce quartier où je rencontre Katie et son mari, tous deux d’origine britannique. Ils sont propriétaires d’une immense finca, La Azotea, qui fait office de centre culturel. On y trouve un jardin immense, un musée du café et un restaurant qui propose des concerts en live le dimanche après-midi. Ils ont même consacré un espace entier au bien-être et à la méditation.


Ce lieu unique accueille aussi une quarantaine de chevaux. Le couple a crée la fondation Lead-up International. Cette organisation vise à aider les jeunes de Jocotenango à sortir des traumatismes de la violence et de la pauvreté en forgeant des liens spéciaux entre les personnes et les chevaux. Suis fasciné par leur projet.


Ils me proposent d’organiser ma conférence et initiation au Zen à La Azotea. Bien sûr, j’accepte et je m’engage à reverser tous les dons à leur fondation.

Lorsque je rapporte la bonne nouvelle à Suzanne et Eric au Como Como, elle accepte très gentiment d’être l’interprète de ma conférence. Suzanne est guatémaltèque mais elle maîtrise parfaitement le français. Tout se goupille à merveille. Quelle chance !


Il reste quinze jours avant l’événement. Avec Katie, nous mettons le paquet sur la communication. Elle fait appel à tout son réseau pour faire venir un maximum de monde, ainsi que des jeunes de la fondation. Je suis très touché de voir son implication.


Comme pour chacune de mes conférences, je décide de réaliser une belle affiche pour l’événement. Le résultat me plaît et je l’envoie immédiatement à Suzanne. Pas de réponse. Et lorsqu’on se retrouve en ville, et je vois bien qu’elle essaye de me dire quelque chose et après quelques pas, elle me demande si elle peut parler franchement. Bien sûr ! Mon affiche ne convient pas. Elle m’explique que j’ai récupéré les éléments touristiques de la ville (l’Arche de Santa Catalina, l’oiseau quetzal, etc.) et que cela n' aucune chance d’attirer les locaux. Puis l’utilisation de l’oiseau quetzal peut être mal interprétée. Il y a une lourde symbolique liée à la colonisation derrière cet oiseau. Suzanne est une personne très engagée politiquement.

Elle m'explique ensuite comment l’univers du tourisme s'est approprié la culture et les traditions indigènes, sans intervention ni compensation de la part du gouvernement. Par exemple, les tissages réalisés par les femmes dans les villages sont un trésor de beauté et un travail artisanal de longue haleine. Ces œuvres d’art sont devenues l'image et la couleur du pays. Ces femmes essayent de se battre pour leurs droits et sont même allées au tribunal pour demander justice et reconnaissance. Rien pour elles.


J'ai passé une journée entière à refaire mon affiche. Le résultat : une version plus informée, simplifiée, mais aussi très belle.

En me rasant la tête tôt le matin, je ne peux pas m’imaginer que plus tard dans la journée, je tiendrai une conférence de plus de trois heures et qu’une cinquantaine de personnes y seront présentes. Je suis stupéfié par l’intérêt qu’ont les Guatémaltèques pour la méditation zen. Il n’existe aucun centre zen en Amérique Centrale et cela me fait mal de devoir partir le lendemain sans avoir mis en place un groupe de méditation. Rester ou partir ? Il y a peut-être une troisième voie...



Relecture : Catherine Forestier


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