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  • Stanislas Wang-Genh

Le monastère de la montagne zen

Dernière mise à jour : 27 mai



Chers Sangha, famille, amis,


Suis de retour chez mes amis Anne-Emmanuelle et Dinaw à l’université de Bard (Annadale-on-Hudson) après 5 jours passés au Zen Mountain Monastery dans les Catskills. Les montagnes se situent à 100 miles au nord de New York City.

Oui, mon cerveau subit actuellement un violent formatage en unités impériales (inch, foot, yard, mile, meter square, teespoon, tablespoon, cup, barrel, pound, once, degré Farhenheit, etc.)


Sur les 30 miles de route qui mènent au monastère, la rivière Hudson coupe la vallée en deux, ce qui donne un peu de remous à la tranquillité des environs.

Les maisons y sont très espacées les unes des autres, chacune a sa colline. Elles dégagent un charme romantique avec leur gazon bien entretenu au milieu duquel s'épanouissent de grands arbres. La maison typique : façade en bois couleur pastel, volets colorés, porche aux colonnes massives avec rocking chair et de multiples lucarnes sur un beau toit en pointe.

Un authentique rêve de petite fille en impesanteur sur sa balançoire.



Sur les gazons de nombreuses propriétés fleurissent des idées politiques en tout genre : pancartes électorales, drapeau arc-en-ciel ou patriotique (rarement sur la même bâtisse), soutien à la police, panneaux noirs avec l’inscription blanche « Black lives matter », (la vie des Noirs compte), mouvements de protestation contre la brutalité policière à l’égard des Noirs, qui sont nés en 2021, et qui ont pris une ampleur mondiale après la mort de George Floyd.


Avant de commencer l’ascension des Catskills, tenez-vous bien, je passe par la légendaire ville de Woodstock. On y croise des babas cool, des vendeurs de glaces, un groupe de hippies tout juste sortis d’une longue période de cryogénisation en train de jouer du tam-tam. Aussi, de nombreuses échoppes avec des Peace & Love et des Power Flower partout.


En arrivant au monastère, j’entends une cérémonie. Il s'agit du soutra Daihi Shin Dharani. Je perçois déjà quelques différences notamment sur la prononciation de certaines syllabes. « Fu » devient « Hu », « Shi » devient « Hi ».


Un homme habillé en civil s’approche de moi. Il revient de chez le médecin, me dit-il. Je lui raconte d’où je viens et il me dit qu’il partage cette passion pour le vélo. La force de son regard me fait réaliser qu’il s’agit en fait de l’abbé du monastère Shugen roshi, que j’avais vu en photo sur le site internet. Salutations, inclinaisons, respects.


Lorsque les pratiquants sortent de la salle de méditation, je suis accueilli par une apprentie nonne qui me donne le colis contenant toutes mes affaires de pratique (Kolomo, kesa, rakusu, besu, etc.) envoyé par mon père.


Je demande à aller au bouddha hall. Là-bas, je brûle de l’encens, fais trois prosternations et pose une enveloppe sur l’autel avec un don à l’intérieur. C’est la manière de faire lorsqu’un moine d’une autre communauté arrive dans un monastère zen.


Un peu d’histoires pour comprendre le contexte : (vais essayer d’être concis pour ne pas rompre le fil de votre attention — mais en même temps, c’est un blog consacré à la pratique du zen et à son histoire).


Le Zen Mountain Monastery (ZMM) a été fondé en 1980 par Daido Loori roshi, disciple direct de Taizan Maezumi roshi, un des missionnaires japonais qui a « importé » le zen aux États-Unis -- moi aussi, j’ai été fondé en 1980, ce qui nous donne le même âge.

Roshi veut dire « maitre ancien ». Et l’abbé actuel, Shugen roshi est son disciple.


Ce lieu est un ancien cloitre qui était tenu par des jésuites. Sur la façade, une immense statue de Jésus dont le gros orteil pendouille. Plus tard, le moine senior Yukon me confira : « Faut qu’on fixe cet orteil… Il a fallu l’arrivée des moines zen pour réparer Jésus».


Ici, la lignée découle simultanément de 2 traditions : le zen Soto (comme celle de notre lignée) et le zen Rinzai. Les principales différences entre ces deux écoles résident dans leurs approches de la réalisation et leurs méthodes de pratique.

Si le zen Soto passe par la voie directe du Shikantaza (l’assise, le zazen) pour atteindre la réalisation, le zen Rinzai y ajoute la démarche progressive du Koan. Le koan est une énigme paradoxale posée par un maitre zen, qui montre l’insuffisance du raisonnement logique. La réponse apportée par l’étudiant indique son degré de réalisation spirituelle.


Exemples de koan fameux : « est-ce que le chien a la nature du Bouddha ? », « quel était ton visage avant la naissance de tes parents ? » ou encore, « l’arbre qui tombe dans la forêt fait-il du bruit si personne ne l’entend ? »


Dans le cadre d’un tournage de deux films sur la pratique du zen en Europe, j’ai eu la chance de filmer dans une dizaine de monastères provenant de différentes lignées de maîtres, répartis en Europe (Espagne, France, Italie, Suisse, Allemagne, etc.). Chaque monastère a son style, son approche vis-à-vis de l’école japonaise, des manières de pratiquer la cérémonie, le zazen, etc. Parfois même, des différences s’appliquent au sein d’une même lignée.


Les différences les plus marquantes entre le Zen Mountain Monastery et le Ryumoni :


- Les monastiques : ici, le parcours est long avant de recevoir l’ordination monastique. Les nonnes et les moines sont tenus de vivre au monastère, c’est un engagement pour toute la vie.

Dans notre lignée, les nonnes et les moines peuvent vivre dans le monde social et avoir une vie de famille. Par ailleurs, au ZMM, les laïcs seniors peuvent officier les cérémonies.


- Zazen : ils pratiquent le premier et le dernier zazen de la journée assis en direction du centre du zendo, la salle de méditation. La position des mains semble plus relâchée. Les pouces ne sont pas parallèles au sol. Ils ont l’air moins exigeants sur la position du lotus.

Taisen Deshimaru roshi (de notre lignée) mettait vraiment l’accent sur le moindre détail de la posture de zazen, ce qui est toujours transmis aujourd’hui.


- Kinhin (la méditation en marchant) : ils pratiquent une marche lente durant 2 minutes, puis un coup de claquette annonce qu’ils doivent marcher à allure normale, les uns derrière les autres. Chez nous, c’est une marche lente qui dure 10 minutes et la position des mains est différente.


- Le Dokusan/Daisan (entretien privé avec le roshi ou un enseignant) : tous les participants sont tenus de s’entretenir individuellement avec un enseignant qui soit, leur donnera un koan à résoudre, soit leur indiquera de continuer l’assise (Shikantaza).


- Les cérémonies : tous les chants sont chantés en anglais, sauf pour les Dharanis.

En Europe, nous chantons en japonais sauf pour les dédicaces qui sont chantées dans nos langues d'origine.


Aperçu du programme pendant la période où j’étais là-bas :



Si la doctrine du Bouddha est la même pour tous (le fond), les formes peuvent varier. Et pour un moine zen, ces différences — aussi subtiles soient-elles, sont un véritable trésor d’apprentissage et de découverte. Par un simple geste observé, on peut d’un coup comprendre quelque chose de profond qui nous avait échappé jusque-là. La manière de saluer, de se tenir debout, d’officier une cérémonie, de recevoir la nourriture, etc. Car c’est bien là toute l’affaire du zen : dans chaque détail, chaque geste, même les plus élémentaires.


En tant que moine reçu dans un autre monastère, je deviens représentant du Ryumonji. Les gestes, l’attitude, l’implication, la disponibilité, la discrétion et surtout l’adaptation sont de mise. En tant que visiteur, je suis tenu de me plier à leurs règles et à leurs formes, et de laisser de côté mes habitudes.


Au temple Ryumonji, j’ai souvent été en charge des nouveaux arrivants. Mais cette fois-ci, le visiteur, c’est moi. Je peux donc apprécier l’importance de l’accueil. Je dois dire qu’au ZMM, la disponibilité et le dévouement des résidents me touchent. Sans compter la force, l’implication et le sérieux de leur pratique. Nonnes, moines, laïcs confondus.


Très inspirant pour une première étape dans ce voyage. Et surtout de très belles rencontres lors de ces 5 journées de pratique : Shugen roshi, Hojin Sensei, Hogen Sensei avec qui j’ai eu un entretien (dokusan), Gokan qui m’a donné de précieux conseils sur le comportement à avoir face à un ours noir, Yukon le jardinier au cœur débordant, Rakusan le charpentier qui m’a fait partager son très beau savoir-faire dans l’atelier, Yusen et Shoan avec leur merveilleux sourire, et tous les laïcs avec qui j’ai fait samu et avec qui j'ai échangé.

J’ai rencontré aussi Esho, une nonne qui a vécu 8 ans au Toshoji (à Okayama). Nous connaissons de nombreuses personnes en commun. Et nous nous sommes revus depuis mais ça fera l’objet d’un autre post dont je vous dévoile le titre : « La ferme de Rokeby ».

Il est assez rare que le zen américain et le zen européen se rencontrent. Je vois cela comme une belle opportunité d’échange et de partage. Nous appartenons tous à des lignées distinctes en de nombreux aspects, mais l’expérience du zazen nous relie tous. J’aime à penser que le matin, lorsque nous faisons sanpai (3 prosternations), dans tous les lieux de pratique zen au monde, nous dirigeons notre tête vers ce point qui nous réunit tous, le centre de la terre.


Tous des bouddhas



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