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  • Stanislas Wang-Genh

Le vide et le plein

26 mai - 26 juin 2022

Mon ami B. m’écrit un texto pour me dire que mon blog est intéressant, mais qu’il est « très orienté zen, quand même ». Et que, « pour nous, pauvres infidèles, c’est bien aussi d’avoir le quotidien du cycliste ! ».

Mon cher B., le voici.


26 mai. Après un séjour passé en compagnie de mes amis à l’Université de Bard, je reprends la route vers le nord, en direction d’Albany, la capitale de l’État de New York. De là débute le canal Erié que l’on peut longer sur près de 600 km pour rejoindre Buffalo.


La ville frontalière de Buffalo est surtout connue pour ses Chicken Wings et les fameuses chutes du Niagara qui elles, valent le détour. On peut les admirer d’en haut, du côté Américain ou de face, du côté Canadien. Le lac Erié se déverse dans le lac Ontario par la rivière Niagara. Et les trois fameuses chutes d’eau (les chutes du Fer-à-cheval, les chutes Américaines, les chutes du Voile de la mariée) viennent marquer une différence d’altitude de 57 mètres.

À Buffalo, je commence à utiliser Warmshower pour me loger. Une appli dédiée aux cyclo voyageurs.

Les membres de cette communauté proviennent de tous les pays et vous invitent chez eux pour y passer la nuit. En général, c’est l’assurance d’un repas convivial, d’une douche chaude et d’un espace confortable pour dormir. On peut aussi y faire sa lessive.


La contrepartie ? Il n’y en a pas. C’est ça qui est beau. Mais lorsque, lors d’un voyage, on s’en remet à la générosité des gens, c’est naturel de vouloir rendre la pareille. Et ça fonctionne ! C’est à celui qui chérira le plus son invité dont on connaît l’indigence précaire.

En ce qui me concerne, avant d’apprécier un lit soyeux et une sympathique compagnie, il se passe environ une semaine de bivouac dans la nature.


Ma vie à ciel ouvert


Je me lève avec le jour. Me dégage de mon sac à viande et vais m’asseoir en zazen pendant 40 minutes (désolé B.).

Ensuite, me prépare un café corsé à l’aide de mon réchaud et mange des céréales compactées en barre avec des fruits secs. S’il me reste une tambouille de la veille, c’est tant mieux. Trente bonnes minutes me sont nécessaires pour plier bagage.


Mon vélo est équipé d’un branchement USB-C relié à la dynamo de la roue avant. La batterie de mon iPhone est toujours chargée à 100% et de cette façon, je peux naviguer librement sur GoogleMap ou Komoot, sans soucis d’économie.


Si la journée est trop ensoleillée, mon téléphone me le fait savoir et affiche textuellement qu’en raison d’une température trop élevée, il n’est plus en mesure d’assurer ses fonctions. J’essaye d’être inventif et lui confectionne un parasoleil.


Je vis à ciel ouvert dans un espace réduit qui se meut dans l’immensité du monde. Chaque centimètre de mon tableau de bord doit être exploité. À l’aide de bouts de corde, de pièces métalliques récupérées, j’y fixe les objets les plus utiles : couvre-chef, rétroviseur, sonnette, compteur, Go Pro, etc.


Lors des premiers kilomètres, je repère un endroit pour remplir mes trois gourdes d’eau. Cela peut paraître un détail mais de nombreux coins des États-Unis ou du Canada sont pauvres en eau potable. La plupart du temps, je finis par demander aux gens qui sont devant leur maison. Mais j’attends toujours un signe de leur main avant de franchir la ligne de leur propriété.


Souvent, la route est longue de plusieurs dizaines de kilomètres entre deux bourgades. Se ravitailler en nourriture demande un minimum d’anticipation. À la différence de la France, où le moindre village à sa boulangerie, son poissonnier, sa crémerie, etc., ici, on fait ses courses dans les hypermarchés d’immenses centres commerciaux. Cela représente un problème pour moi, car je ne peux pas laisser mon vélo parqué devant au risque de me le faire voler. Puis avec toutes mes sacoches… Donc pendant plusieurs semaines, je me nourris essentiellement des vivres que procurent les stations essence. Je perds du poids — 7 kg en 2 mois.

Puis un jour, je décide d’entrer au culot dans un hypermarché avec mon vélo chargé. Cela ne gêne apparemment personne. Depuis, mon alimentation est plus variée.

Les premières semaines, la distance moyenne parcourue est de 80 km. Aujourd’hui, elle s’avoisine autour de 90 km. Je ne suis pas peu fier car je roule contre le vent qui va d’ouest en est. Je croise les voyageurs à vélo. Aucun ne va dans ma direction. C’est l’ignorance qui m’a mené dans cette situation.


Sur les coups de 16 h, je commence à repérer la prochaine ville qui va m’accueillir pour la nuit. À l’aide de mon index et de mon pouce, je zoome sur l’écran de mon téléphone pour dénicher un parc ou une aire de pique-nique. Trouver un spot requiert à la fois de la jugeote et de l’instinct. Il faut trouver la balance entre sécurité, confort, discrétion. Et s’il y a un point d’eau, c’est encore mieux. Quand il pleut, c’est une autre affaire. Je penche plutôt pour un terrain de baseball parce qu’on y trouve systématiquement un espace couvert et des sanitaires qui ferment après une certaine heure.


En plus de nous témoigner de l’immensité de ces grands espaces, les lacs canadiens et américains sont une aubaine. Il est très facile d’y trouver un bout de plage pour y planter sa tente. Mais surtout, c’est la promesse d’un bain de fin de journée dans une eau très claire. En sortant, gare aux moustiques qui travaillent en équipe avec les taons (horse flies et deer flies) !


Je fais ma popote — qui pourrait être plus créative. Je monte ma tente et pars attacher mon sac à nourriture en hauteur, à environ 15-20 mètres de ma tente. Précaution fortement recommandée par les locaux pour éviter l’intrusion des ours, loups, ratons laveurs ou encore des couguars. Le moindre bruit est un prétexte aux hallucinations.

Quand le jour tombe dans la nuit, je me cloisonne et mets à jour mon carnet de bord.


La solitude dans les grands espaces


Le 6 juin, je passe le Peace Bridge de Buffalo pour rejoindre le Canada.

Le plan est de rejoindre Sault-Ste-Marie qui marque le début du lac Supérieur, en passant par l’île de Manitoulin. La route va être longue.


Les premiers jours dans le pays sont très pluvieux. Je me bats contre le vent, qui d’après les locaux, est particulièrement redoutable cette année. L’effort ajoute du poids à la solitude qui commence à se faire ressentir.


La sangha, ma famille, mes amis me manquent. J’ai grandi et toujours vécu en communauté ou en collocation. La vie de solitaire ne m’inspire pas particulièrement. J’aime la compagnie des gens et en général, j’évite de rester seul trop longtemps.

Mais là, c’est une vraie confrontation.

Puis ce voyage marque aussi une rupture dans ma vie sentimentale. Je peine à convertir l’affliction en carburant.


« Dans les moments de doute comme dans les moments de difficultés, revenir au moment présent ». Ces mots de mon père, le jour de mon départ, me reviennent souvent et sont un soutien. Seulement… ce n’est pas facile.

Je longe des routes aux paysages répétitifs. Cela cristallise mes tourments. Des camions énormes se croisent de part et d’autre de la ligne jaune et discontinue qui sépare les voies. Leur passage est puissant et me maintient dans une constante vigilance.


Parfois, un pygargue à tête blanche vole en ma direction sur plusieurs centaines de mètres. Son ombre sur le sol témoigne de son envergure. Emblème des États-Unis symbolisant force et liberté, pour moi, il est le compagnon réconfortant dans les moments plats où je me trouve livré aux eaux profondes. Des chimères de toutes sortes apparaissent dans ces lieux obscurs. Je ne saurais les décrire, les nommer ou même interpréter leur présence. Et pourtant, elles me sont familières. Le soleil m’assomme. La sueur coule dans mes yeux.

Dans ces retranchements intérieurs, les notions de début et de fin n’existent pas. Le temps s’étire dans les 8 directions.

Moments pénibles et moments de grâce se succèdent. C’est vivant, nécessaire. C’est le voyage intérieur qui commence.

Pour m’extraire de ces songe-creux, j’écoute un livre.


L’île de Manitoulin et la baie McGregor


Après avoir parcouru 550 km depuis Buffalo, je prends un ferry qui m’emmène sur l’île de Manitoulin. Ensuite je prends la direction du nord pour rejoindre Little Current. Ici, une ferme permaculture propose du Wwoofing. Ça consiste à travailler 4 heures par jour, en échange du gîte et du couvert. Je suis content d’y trouver une dizaine de jeunes (oui, je me compte parmi eux). Le lieu fait également partie de la communauté Warshowerset propose une ou deux yourtes à la location sur Airbnb.

Certains d’entre eux se sont installées là depuis plusieurs années. Ils ont un travail et participent à leur manière à la vie communautaire. Un couple a même acheté une maison mitoyenne pour continuer à participer au projet.

Justin et sa mère Corinne tiennent ce lieu insolite au bord du lac Héron. C’est très beau. Elle me fait faire le tour du propriétaire et me désigne une grande tente de 5 ou 6 mètres carrés dans laquelle je m’installe le temps de mon séjour.


Et dès le premier soir, l’ambiance est très conviviale. Nous partageons un repas autour d’une longue table dans le jardin. Chacun cuisine à son tour, c’est délicieux chaque soir. La journée, on arrache les mauvaises herbes, on conduit le tracteur, on tronçonne des arbres, on plante des tomates et des aubergines, on fait quelques réparations. Le soir, je suis heureux de retrouver la chaleur du groupe. Un après-midi, je leur propose une initiation à la pratique de zazen. Presque tout le monde participe, ça me touche.


L’un d’eux me confie qu’il faisait un voyage à vélo lorsqu’il a débarqué ici il y a huit ans… il n’est jamais reparti. Ce ne sera pas mon cas. Même si je ressens un pincement au cœur le jour de mon départ, après 8 jours passés avec ces gens merveilleux.

Le projet Zanmai doit continuer de vivre. Je dois avancer.

Sur le ferry qui m’a mené sur cette île, je fais la rencontre d’un couple de Canadiens qui me propose — après mon passage à la ferme — de me chercher en bateau pour passer quelques jours dans leur cottage situé sur l’une des centaines d’îles de la baie Mc Gregor. Un lieu incroyable, chargé de souvenirs. Car l’île appartient à la famille de la femme. Elle a grandi ici. Son père a construit plusieurs maisonnettes plus charmantes les unes que les autres.


J’ai donc le droit de résider dans l’une d’elles. Le courant passe, on s’entend à merveille et on partage tous les repas. Le deuxième jour, ils me proposent d’aller donner un coup de main pour entretenir les jardins de l’église située sur une autre île. L’occasion pour moi de rencontrer la communauté locale, composée à 70% d’Américains. Je suis touché par leur accueil et par ces moments de chaleur fraternelle inoubliables. Mais comme d’habitude, il faudra repartir.


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