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  • Stanislas Wang-Genh

Les temples zen de la côte ouest américaine - Série en 3 épisodes

Dernière mise à jour : 2 nov.

#1 – Dharma Rain Zen Center

12-24 aout 2022

© 2022 Dharma Rain Zen Center


Il faut quatre jours pour arriver à Portland, Oregon, depuis l’île de Vancouver, Colombie-Britannique (Canada). Je passe la frontière maritime à bord du Ferry MV Coho, entre Victoria et Port Angeles. À partir de là, je remonte en selle et suis la direction de la route 101, qui longe la baie de Dabob. J’aurais pu passer par la côte, c’est plus joli. Mais il me faut arriver à temps au Dharma Rain Zen Center.


La communauté s’est établie en 1986 sous l’impulsion de Kyogen et Gyokudo Carlson, tous deux disciples de Jiyu Houn Kennett, la première femme autorisée à transmettre le Dharma en Occident par l’école du Zen Soto.


Situé dans le quadrillage des rues du quartier de Maywood Park, ce lieu a quelque chose de roboratif. Je suis immédiatement frappé par l’accessibilité de cette propriété sans porte ni clôture. Sur l’allée qui la traverse, on croise les personnages du quartier : cyclistes, sans-abris parfois sous emprise, parents, dog-sitters, etc. Certains consacrent même un peu de leur temps pour prendre soin des plantes ou irriguer le sol, très aride pendant l’été.

Bref, un véritable lieu de passage.


Au centre, la bâtisse principale abrite le zendo (salle de méditation). Sur la face nord, un jardin zen dont les lignes architecturales donnent à la fois de l’harmonie et de la grandeur à l’ensemble. Sur la face sud, un immense jardin où les herbes folles créent un mouvement déstructuré au milieu d’un potager très bien entretenu. En s’y attardant un peu, on peut y contempler des oiseaux-mouches (colibris) vrombissant de fleur en fleur ou encore des lapins farouches qui se coursent entre les pieds des tournesols.

Je reconnais le sourire lumineux de Zonnyo. On s’était croisé au début de mon voyage dans l’État de New York, au Zen Mountain Monastery. Elle y avait passé trois mois dans le cadre de son postulat. Dans quelques jours, Zonnyo va couper la dernière mèche, comme on dit dans notre jargon. Elle va devenir nonne zen. Le temps de mon séjour ici, elle est chargée de m’accueillir et de m’orienter.


Mon carton contenant mes affaires de pratique (kimono, juban, koromo, kesa, rakusu, besu, samue, encens) n’est pas encore arrivé. Il a voyagé de monastère en monastère depuis mon départ. En attendant, je ferai zazen en samu-e et rakusu que je garde toujours avec moi.


Je suis logé dans une maisonnette qui contient l’essentiel : une couche sur un sol en tatamis, un autel où poser mon kesa, une table pour écrire.

« Essentiel ». C’est le mot que je choisirais pour décrire ce lieu, s’il n’y avait qu’une seule case à remplir. Ou peut-être « ouverture ». « Respiration » serait bien aussi. On peut palper la tranquillité qui circule lentement et librement dans chaque recoin du temple.

Comme une onde vibratoire qui veille à notre égarement et nous ramène strictement à ce pour quoi nous sommes vraiment venus.


Ici, le véritable silence règne. Même lorsque des mots sont prononcés, ils sont aussitôt aspirés par ce silence qui nous absout avec une profonde tendresse. Quand on parle, la voix est basse et posée. Quand on regarde, les yeux sont doux et présents. À peine arrivé, j’en apprends déjà beaucoup par ce silence.


Très vite, je fais la connaissance des résidents et de Kakumyo Lowe-Charde, l’abbé du monastère. Je me sens accueilli. Les codes et les formes tombent très vite. Ils ne sont pas vraiment nécessaires. Ils laissent place à l’évidence de la rencontre véritable. Les formes, c’est quand on ne sait pas comment faire autrement. Ici, on sait naturellement.

Les rapports sont sincères, on ne déguise pas la réalité en lapalissades.

Nous souffrons tous et c’est pour cela que nous sommes ici.


Plus tard, j’entendrai un enseignant, s’adressant aux retraitants d’un autre monastère, demander : « Qui parmi vous est venu parce qu’il souffrait ? …(des mains se lèvent)… Et maintenant, qui parmi vous s’est rendu compte en venant ici qu’il souffrait ? »


Vouloir dissimuler la réalité de la souffrance est un leurre. C’est juste de l’entassement de couches. Et comment VOIR sous ce fatras ?

© 2022 Dharma Rain Zen Center

© 2022 Dharma Rain Zen Center


Un matin, j’aperçois un sans-abri qui dort sur le perron du zendo. À mon passage, il se réveille et demande à parler à l’abbé. Un peu surpris, je m’adresse à l’un des résidents qui me confirme que Kakumyo s’entretient souvent avec cet homme. Il l’aide.


Comme dans la plupart des monastères américains, l’engagement social est important. Ce monastère promeut clairement le développement d’une éthique basée sur l’inclusion ou sur cette notion de « un chez soi pour tous ». Les valeurs sont énumérées sur des kakemonos et développées en détail sur l’une des pages du site internet.


En Europe, ce n’est pas la coutume. On a plutôt tendance à laisser les débats sociaux au monde du social. Sinon, du point de vue du zen européen, « ça devient de la politique. Et de toute façon, l’expression du Dharma est par nature inclusive. » Phrase que l’on entend souvent.

Cela ne veut pas dire que les nonnes et les moines ne s’engagent pas dans le social. Mais les temples en Europe ne se destinent généralement pas à cela.

Et jusqu’à preuve du contraire, personne n’a jamais été refusé dans un temple européen pour sa couleur de peau, ses convictions religieuses ou politiques, ou encore pour sa sexualité.


Mais la société américaine semble être tellement divisée, surtout ces dernières années, qu’il est devenu nécessaire d’afficher les valeurs à respecter dans un lieu. C’est peut-être l’élément qui m’a marqué le plus durant ma traversée du pays. American flag VS Rainbow flag/Black Lives Matter affichés sur le devant des maisons.


Le « zen engagé », déjà mis en pratique par quelques cercles de pratiquants dans le monde (Bernie Glassman et le Zen Peacemakers qui faisaient zazen à Auschwitz-Birkenau, par exemple), est une question qui peut se poser aujourd’hui. Surtout dans une société où les choses peuvent changer du tout au tout par l’action simple et forte d’un influenceur.


En tout cas, j’ai la conviction, en tant que moine, que montrer la posture de zazen est la plus belle manière d’aider les gens.

Nous pratiquons zazen et les cérémonies. J’observe avec grande curiosité les différences dans les formes. Je prends de nombreuses notes. Ça me passionne.


En cette période de l’année, le rythme est assez souple. Ça me permet de passer du temps à la bibliothèque du temple pour écrire un article pour le magazine Sagesses bouddhistes le Mag.

Le Dharma Rain Zen Center précise qu’il est un « temple zen Soto indépendant ».

Ce n’est pas la première fois qu’aux USA, j’observe une indépendance revendiquée vis-à-vis de l’école Soto japonaise (Sotoshu). Ici, chacun est fondamentalement libre de créer sa propre école.


En France, même si certaines communautés refusent ce rattachement et fonctionnent très bien ainsi, la majorité des temples zen sont enregistrés à la Sotoshu.

La reconnaissance officielle par les autorités françaises en est bien sûr l’une des raisons. Mais pas seulement. Un besoin palpable de retourner aux sources se fait ressentir depuis une vingtaine d’années. Et des liens très étroits se sont tissés entre les temples européens et la Sotoshu.


Le rattachement ou non à la Sotoshu va faire que l’on trouve différentes formes de pratiques. Notamment en ce qui concerne le processus de transmission, qui peut varier très franchement d’un temple à l’autre, surtout aux États-Unis.


Dans certains temples, les nonnes et les moines (plutôt appelés prêtres, priest) ne peuvent pas se marier, avoir une vie de famille ou un travail. À moins d’être déjà marié au moment de devenir prêtre, auquel cas ils peuvent le rester. Sinon, ils se consacrent entièrement à la communauté et au Dharma. Alors que dans d’autres temples, il est possible de se marier.


De même, le cursus pour devenir prêtre peut présenter des variantes selon les temples.

Cursus pour devenir prêtre au DRZC : 
- Jukai : cérémone des préceptes. Les participants reçoivent un Wasega (une bande noire que l’on porte autour du cou). 
- Zaike Tokudo : l’enseignant te remet un nom de Dharma et un rakusu sans calligraphie. À partir de là, un rapport enseignant-élève s’établit.
- Postulant pour Shukke : pour une période de 3 ans. 4 carrés blancs sont cousus dans les angles du rakusu. Le postulant ne porte pas encore de koromo et il doit faire une retraite de 3 mois dans un monastère. Trois jours avant la cérémonie, le postulant passe 3 jours dans une cabane à faire zazen. 
- Shukke tokudo : l’enseignant te remet le kesa, le rakusu, les bols et le koromo. Ton rakusu est calligraphié. 

En outre, l’une des particularités marquantes du Dharma Rain Zen Center est l’héritage laissé par Jiyu Houn Kennett. D’origine britannique et de culture religieuse anglicane, elle a longuement étudié la musicologie avant d’être formée au zen dans les temples japonais.


Lorsqu’elle venue enseigner le zen aux USA à la fin des années 60, elle a teinté les sutras zen du chant liturgique. Tous les vendredis soir, ils chantent les vêpres en hommage à Kannon.

Ce magnifique enregistrement en hommage est un bel exemple et c’est une très belle manière aussi de conclure cette chronique.


Je remercie l’abbé Kakumyo Lowe-Charde ainsi que tous les résidents du Dharma Rain Zen Center de m’avoir accueilli avec tant de générosité et de bienveillance. Lors de mon séjour, j’ai pu réaliser à quel point l’essence de notre pratique, le zazen, nous est commune à tous. Même si les formes peuvent être aussi nombreuses que les couleurs de l’automne.

Corrections et relecture : Catherine Forestier



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