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  • Stanislas Wang-Genh

La ferme Rokeby

Dernière mise à jour : 5 juin



Cher(e)s sangha, famille, ami(e)s et personnes croisées sur le long chemin,


Cet article de blog fait directement suite au dernier posté.

Au Zen Mountain Monastery, je rencontre brièvement Esho, une nonne zen australienne qui vit en temps normal au Japon, au temple de Tōshōji (Okayama), auprès de son maître Seidō Suzuki roshi. Ne pouvant pas y retourner depuis que ce foutu microbe fait des ravages à travers le monde, elle voyage entre l’Europe et les États-Unis.

Nous avons à peine le temps d’échanger. Sur le départ, elle me parle d’une ferme dans laquelle elle vit pour le moment. La ferme Rokeby (prononcé Rokebi).


Le lendemain, après cinq jours de pratique au monastère, j’enfourche Zouzou* pour retourner à l’Université de Bard.


*Nom provisoire donné à mon vélo, en hommage à l’acariâtre petit cocker noir, trouvé par mon oncle dans un camping du sud de la France à la fin des années 80. Si la bête pouvait se montrer indomptable par l'espèce humaine, elle s’était éprise de mon oncle et était devenue un véritable compagnon de route.


À deux ou trois miles du campus, je m’arrête dans un virage pour boire une rasade d’eau. La chaleur est moite. Même mon vélo transpire. Au-dessus de ma tête, j’aperçois une belle enseigne de bois suspendue à un mât métallique en fer forgé. L’inscription, au lettrage bleu pétrole sur fond blanc cassé, indique : « ROKEBY FARM – Est. 1815 - ».

Effets du hasard, c’est ici que réside Esho.


L’après-midi de cette même journée, elle m’invite à la ferme pour un goûter chez Ricky, le propriétaire des lieux. Une dizaine d’étudiants sont aussi attendus ainsi que Myoko, une autre nonne zen qui vit aussi à Rokeby et qui s’occupe d’animer des séances de zazen à l’université de Bard, depuis près de 20 ans. Esho et Myoko se connaissent. Elles sont sœurs de Dharma — comme on dit chez nous — c’est-à-dire qu’elles appartiennent à la même sangha.


Présentations et discussions croisées autour d’une table massive, pleine de sucreries que les personnes ont apportées. Les étudiants sont lumineux, intéressants et joviaux, mais l’intérieur de cette maison me fait perdre le fil des conversations. Sur ces murs recouverts de tapisseries en relief, des portraits d’aïeux, peints à l’huile. Sur ces meubles d’époque qui jonchent la pièce, des objets d’art de toutes sortes, des bibelots, des bronzes, des photographies encadrées, des grigris, de la vaisselle de Limoges, des plumes de paon, des chandeliers, des pipes à opium nacrées, des instruments de musique en cuivre, des bustes d’illustres personnages Européens ou peut-être Américains.


Un peu plus tard, j’apprends qu’on se trouve l’une des 43 pièces de cette bâtisse âgée de plus de 200 ans. Ricky nous fait faire le tour. C’est insolite, on demande à faire des photos.

Au passage de chaque chambranle de porte, c’est l’émerveillement. Toute l’histoire de sa famille est visuellement racontée par tous ces trésors accumulés.


Au milieu d’un salon trônent deux pianos placés tête-bêche. Une étudiante coréenne s’assoit à l’un d’eux et joue une version mélancolique de Where is my mind des Pixies. Ricky parle a un petit groupe de gens, tandis que je me perds dans les formes et les couleurs. Nous accédons au sanctuaire du musée, une bibliothèque gothique sculptée dans du bois massif. Les murs sont jonchés de livres anciens, certainement très rares. L’un d’eux est posé sur un majestueux bureau placé au centre de la pièce. C’est un livre écrit à la main, en araméen.

Dans cette propriété de 200 hectares, Ricky loue la plupart de ses maisons à 13 artistes, parmi lesquels on trouve une chamane polonaise, un violoniste — sosie de Tom Waits, un sculpteur, un poète, un romancier, un jardinier, deux nonnes zen, etc. C’est aussi ici que sont confectionnées les marionnettes géantes pour le défilé d’Halloween de la ville de New York.


Pour plus d’infos sur ce lieu hors du commun, je vous conseille de lire cet article du NY Times (daté d’il y a 10 ans). Une véritable épopée familiale qui se lit comme une nouvelle. On y apprend que les Astors y ont habité, que Ricky est l'aîné de la 9e génération de descendants. Aujourd’hui, il est l’un des héritiers de cette famille qui a fait jadis fortune dans le commerce de la fourrure et l'immobilier à New York City. Ricky parle 6 langues. Chaque matin, il lit longuement la presse internationale. Il est diplômé de Harvard en lettres classiques et en administration et a ensuite étudié l'histoire en Pologne et à Belgrade. Il a vécu dans les pays de l’Est pendant la guerre froide. Biographie bien laconique, pour décrire le vécu de cet homme qui me fait baisser les yeux à chacun de ses regards.



Le soir, Myoko et Esho me proposent de venir sur le campus pour la dernière séance de zazen de l’année avec les étudiants. Ça se passe au Center of Spiritual Life, un bâtiment qui abrite une salle de méditation bouddhiste, une salle de prière pour les musulmans, une autre pour les Juifs, et une dernière pour les chrétiens. Chose inimaginable en France où seule la laïcité fait foi.


Ça me chauffe le cœur de voir cela. La salle de méditation reste ouverte et les étudiants arrivent quand ils peuvent, après un cours ou un moment d’étude. Nous sommes une trentaine à faire zazen dans ce lieu très bien agencé. Parmi eux, des Juifs, des musulmans, des catholiques et des athées.


Au début de la séance, Myoko fait la lecture d’un passage de l’ouvrage de Shunryu Suzuki, Esprit zen, esprit neuf. Puis après quarante minutes d’assise en silence, nous chantons un soutra et faisons trois prosternations en direction de l’autel. Pour clôturer ce moment d’unité et de partage, ceux qui le souhaitent peuvent aller offrir de l’encens au Bouddha.


Je suis surpris de voir l’attention avec laquelle les étudiants pratiquent les cérémonies, les rituels et les prosternations. Myoko m’a confié qu’à la rentrée prochaine, elle les initierait au Ryaku Fusatsu, la cérémonie du repentir.

En France, c’est différent. Si certains aiment les cérémonies et les rituels, d’autres y voient des gestes d’adoration ou de soumission. C’est davantage l’assise qui intéresse.


Les séances de zazen ont lieu toute l’année, plusieurs fois par semaine. Et cette sangha est assez organisée aujourd’hui pour préparer une petite collation après les séances du soir. Nous avons pu échanger avec les étudiants, très curieux de découvrir le projet Zanmai. C’était un moment très chaleureux.


Le lendemain matin, Myoko nous propose de participer à sa mission hebdomadaire, la collecte de denrées alimentaires dans un hypermarché local. Ricky est de la partie. Il conduit.

Les amis, quel gâchis ! C’est à en pleurer.

Date de péremption à peine passée ou emballage légèrement abîmé, cela suffit pour que la nourriture finisse dans des chariots à roulette, qui sont ensuite emmenés à l’arrière du bâtiment, à l’abri des regards indiscrets. Destination finale : d’immenses conteneurs.

Nous intervenons alors dans cette chaîne de destruction massive pour intercepter ces denrées qui feront la joie des habitants des quartiers pauvres de Kingston.


Viande rouge, blanche, fruits, légumes, produits laitiers, gâteaux, pâtisseries, pain, toute l’astuce est dans l’agencement des caisses dans la voiture. Nous la remplissons à ne plus pouvoir fermer le coffre et les portes.



Tout le monde devrait faire cette expérience au moins une fois dans sa vie afin de se rendre compte des délices que prodigue notre système globalisé. Si la façade principale de l’hypermarché laisse croire à un rêve abouti, basé sur le partage et l’opulence, cet idéal à un prix dont on peut apprécier l’indécence dans la partie arrière du bâtiment.


Ces expériences et ces rencontres marquent cette première étape dans l’état de NY. Bientôt je reprendrai la route vers ce qui m’est inconnue, en direction de Buffalo qui se trouve à 600 km.

To be continued…



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