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  • Photo du rédacteurStanislas Wang-Genh

Le bonheur… qui n’y aspire pas ?



C’était lors d’un camp d’été au temple zen de la Gendronnière que j’avais entendu :

« Même un homme en train d’attacher la corde à une poutre pour se pendre, aspire au bonheur ». Dans le dojo, silence de mort. Les lèvres se sont détachées, les yeux se sont plissés comme des feuilles séchées et le maître zen qui venait de prononcer cette sentence était en plein enseignement sur la souffrance, la vie et la mort, je ne sais plus… tout cela est lié. En tout cas, on reconnaît bien là le style : tranchant comme la lame de Manjushri*, percutant comme le marteau qui frappe le Han**


*Bodhisattva de la sagesse qui tient l’épée qui coupe les illusions

**morceau de bois qu’un moine frappe avec un maillet pour annoncer le début du zazen


Forcément, ça interroge. Alors je me suis demandé si le bonheur dont il parlait et auquel on aspire absolument tous, impliquait la fin de la souffrance, donc un état durable et profonde.


Le bonheur… en voilà un mot qui dénote des autres et qu’on emploie à tout va. On voudrait y accéder à tout prix, sans même en connaître le sens profond.

Depuis le début de mon voyage, un paquet de personnes m’a demandé avec une pointe de sarcasme, bien sûr, la formule secrète du bonheur. Eh bien oui, un moine zen doit savoir. Quel drôle de sage il ferait, sinon.

Je vais certainement décevoir ce même paquet de personnes en leur répondant que, comme elles, j’y aspire avec la même intensité et que le fait que je sois moine, ne me donne pas l’accès direct au bonheur. Mais peut-être que mon expérience dans le zen ainsi que les enseignements dont j’ai bénéficiés au sein de la communauté, me permettent aujourd’hui de partager mon expérience.


Avant toutes choses, qu’entend-t-on par le mot bonheur ? Recours au monde des mots. Les dicos parlent grosso modo de bonne fortune, de chance favorable, d’événement propices à apporter quelque satisfaction.

Je me suis amusé à demander aux personnes de mon entourage ce que ce mot signifiait pour elles. Il y a eu de tout : pouvoir réaliser ses désirs, vivres des sensations fortes, les petites choses simples de la vie qui font du bien, se sentir bien avec soi-même, en confiance, se sentir vivant à tout instant de la vie, le succès, la famille, la jeunesse, la santé, etc.

Tout cela correspond assez bien à la définition qu’en font les dicos. On parle-là plutôt d’un bonheur relatif, je suppose.


Mais si vous questionnez un pratiquant de la voie, il s’exprimera dans une dimension plus absolue. D’ailleurs, les textes bouddhistes n’emploient que très peu le mot de bonheur. On peut davantage lire des formules telles que : libération des souffrances, complétude, joie paisible, paix profonde, fin du samsara ou encore Nirvana.


S’il est pris dans son sens absolu, le bonheur dont on parle ici est plutôt un état durable et profond. Non pas un cumul de joies qui viennent et qui repartent.


La question du bonheur est liée à ce qui va pousser une personne à venir expérimenter le zen dans un lieu de retraite pour la première fois. Et cela me renvoie à un autre souvenir, celui d’une maître zen qui donnait un enseignement au Green Gulch Zen Monastery près de San Francisco. Elle avait demandé : « Qui parmi vous est venu ici parce qu’il souffrait ? » Trois quart des personnes présentes ont levé la main. Puis elle a continué : « Maintenant, qui parmi vous a découvert qu’il souffrait lors de son séjour ici ? » Le reste des personnes a levé la main.


Je ne cherche pas à opposer les notions de souffrance et de bonheur avec un esprit tranché, dualiste. Je préfère les voir comme les deux faces d’une même pièce. Ou comme une flaque d’eau qui s’évapore en présence du soleil après le passage d’un nuage.


Quoiqu’il en soit, le bonheur dont parle le bouddhisme ne se limite pas à une accumulation de petits plaisirs personnels ou de jouissances passagères. Il s’agit d’une profonde délivrance. Le bonheur, c’est arrêter la lutte. La lutte avec soi-même, la lutte avec les autres. L’origine de cette lutte, le Bouddha l’a très bien définie dans le Sermon de Banarès en exposant les 4 Nobles vérités. Il y développe la réalité de Dukkha (la souffrance, le mal-être) et la naissance de celle-ci. Mais il ne s’arrête pas là. Il y expose également le chemin — le Sentier octuple — qui permet de s’en libérer. Il partage avec son auditoire ce qui a fait l’objet de son éveil. Nous sommes loin ici d’une approche relative du bonheur. C’est une véritable plongée dans ce qu’il y a de plus profond en chacun de nous.


Je ne vais pas me lancer ici dans l’exercice scabreux d’un résumé de ce qu’il a exposé. Le fait que la souffrance trouve son origine dans la soif de l’être humain, dans son attachement à ses désirs. Dans son attachement aussi à l’identité qu’il s’est lui-même créé, ce « moi » sans substance, censé perdurer dans un monde en proie à l’impermanence. Mais si cela vous intéresse, je ne peux que conseiller l’ouvrage très accessible et très bien écrit, de Walpola Rahula : « L’enseignement du Bouddha ».



Ce que je souhaite, par le biais de ce billet de blog, c’est plutôt vous faire part de ce que j’ai pu apprendre à travers la pratique en communauté et qui se vérifie tous les jours au cours de ce voyage. Un seul enseignement le résume. Il n’est pas de moi, mais de Maître Dogen, le moine japonais qui est allé chercher l’essence de notre pratique en Chine, pour l’enseigner ensuite au Japon au cours du 13ème siècle. Il enseigne dans le Genjo Koan : « S’étudier soi-même, c’est s’oublier soi-même. S’oublier soi-même, c’est ne faire qu’un avec les autres et avec l’ordre des choses. »


On enferme systématiquement le bonheur à l’échelle de l’individu. À tort ! Ce que nous apprend la vie en communauté dans un monastère zen, c’est que le véritable bonheur, la paix authentique, la joie paisible dont parle le Bouddha, se manifestent naturellement et immédiatement lorsqu’on ne s'attache pas à ses propres désirs. À l’inverse, c’est lorsqu’on se tourne vers les autres, lorsqu’on s’harmonise avec les manifestions de la vie, qu’une profonde libération se fait ressentir. Alors, on accède à quelque chose de plus grand, de plus vaste, de plus véritable.


Si l’on s’entête à définir le bonheur comme une quête de satisfaction personnelle, on se heurte à un mur, on se trompe de voie, on alimente le cycle des renaissances (samsara), on répète les mêmes schémas qui nous font passer sans cesse de la joie au désespoir, du bien-être à la souffrance.

Il suffit d’observer les publicités géantes qui tapissent nos villes. Celles-ci nous font croire qu’on accède au bonheur par la satisfaction de désirs vénaux et purement individualistes. On peut lire : « Mon bien-être… », « mon confort… », « ma liberté… », « mes désirs… », « mon rêve… », « ma vie… », etc. De bien belles formules qui renforcent notre avidité et nous coupe du collectif. Et le pire, c’est qu’à force de tapage, on finit par y croire.


Tout le monde a déjà fait l’expérience de se consacrer aux autres. Et c’est étonnant de voir à quel point on oublie nos petits tourments et nos désirs à partir du moment où l’on se voue au commun. C’est la profonde générosité dont parle le Bouddha. Celle qui est naturellement manifestée lorsqu’on s’oublie à travers les autres. Le don de soi, sans calcul ou attente de retour (Dānā, la première paramittā). Le don, la générosité qui ne se pratique pas à partir de l’ego, mais qui se manifeste naturellement, comme un élan vital.


Le secret du bonheur ? Il se cache peut-être dans le fait de ne pas le chercher pour soi-même uniquement. Mais alors, comment apprendre à s’oublier ?

Il ne s’agit pas de se perdre, de s’anéantir et de se transformer en légume, bien au contraire. « S’oublier » veut dire arrêter d’alimenter la bestiole affamée qu’on a tous à l’intérieur de nous. Cet ego qui désire sans cesse, qui n’est jamais satisfait et qui en demande toujours davantage. Cet ego qui juge, qui nomme, qui compare et qui a un avis sur tout. Apprendre à le dominer est une longue voie pleine d’entraves, pour l’homme ordinaire comme pour le sage.


À travers ce voyage, j’enseigne la posture de zazen à tous ceux qui veulent bien en faire l’expérience. Le zazen est une voie de libération directe.

En zazen, nous sommes naturellement en unité avec les autres. L’ego se dissipe et le pratiquant s’harmonise naturellement avec les manifestions du vivant, les phénomènes. Il ne cherche plus à les contrôler mais il les observe avec clairvoyance. Les désirs sont inhibés, on ne s'y attache pas, les intentions limitées à simplement ÊTRE PLEINEMENT dans le moment qui se présente.

Alors naturellement, nous sommes présents, disponibles, dans un état de don, de générosité naturelle. C’est en cela que zazen est une libération profonde, un bonheur véritable.


Corrections & relecture : Catherine Forestier


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