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  • Stanislas Wang-Genh

Le plus dur, c’est de partir

Dernière mise à jour : 18 mai


Il a fallu que cette ombre insoupçonnée de moi sur un vélo s’éloigne sur plusieurs kilomètres, avant de réaliser que le moment était arrivé.


Nous avions fixé le départ à 11h sous la porte du Dragon.

Après m’avoir remis un Rakusu (Kesa à 5 bandes) calligraphié d'un poème de Ryokan pour l’occasion, mon père est arrivé avec Kankyo pour la cérémonie de bon vent.

Les résidents présents au monastère attendaient là depuis quelques minutes .

Si la Sangha (la communauté) nous en apprend beaucoup sur nous-même - et parfois de manière implacable, elle sait surtout être le feu réconfortant au milieu d’une nuit froide.


De tout notre cœur, nous avons chanté le Maka Hannya Haramita Shingyo (Heart Sutra). Puis, quelques mots de l’abbé dont la simplicité m’a particulièrement touchée : « dans les moments de doute comme dans les moments de difficultés, revenir au moment présent. »


Souvenir d’un mondo (moment de question/réponse avec le maitre, devant l’assemblée). Un homme lui avait demandé si le zen était la chose la plus importante pour lui dans sa vie. Aussitôt il avait répondu : « Non. Le zen n’est pas la chose la plus importante dans la vie. Le moment présent est la chose la plus importante. »


Empli de cette chaleur fraternelle — cadeau inestimable, je suis parti.


Pendant plusieurs jours, j’ai longé le canal de la Marne au Rhin, pendant plusieurs jours j’ai pris conscience de la médiocrité avec laquelle je manie l’art du bivouac. Barda mal imbriqué dans les sacoches, bouteille de gaz inadaptée à mon réchaud, briquet vide, ficelle trop courte, couteau enrayé, ... Il a fallu quelques jours pour repenser la totalité dans son contexte.

Depuis la Lorraine jusqu’aux abords de la région parisienne, une route oscille d’un village désolé à l’autre. On y croise quelques spectres inextirpables d’un long, très long quotidien.

Et quand le baladin à bicyclette que je suis passé devant leur maison, je perçois parfois des yeux si ronds de curiosité que je m’arrête. Leur méfiance ne fait que l’ombre que d’un instant. Elle se mue très vite en générosité, élixir de ma survie pour ce voyage.


C’est alors avec une complaisance dévouée qu’ils me proposent de l’eau, des œufs d’oie pondus le matin même, un double serré à travers la fenêtre d’un rez-de-chaussée, un morceau de pain, un reste de pâté de compagne, une boîte de fayots.



Je continue ma route : une tuilerie dans sa rouille, des kilomètres de champs de colza à l’odeur entêtante, gargotes aux volets fermés, parfois même cloués aux murs.


Ces lieux dégagent une forme de quiétude qui donne au temps toute sa saveur quintessentielle. Toute l'affaire est là, dans les affinités que je vais tisser avec lui.


Après Nancy, une zone industrielle aussi bruyante que photogénique. À chaque voiture qui passe, je suis déporté par le vent sur cette route dangereuse aux bordures vermoulues.

J'ai peur.



C’est la mise en place d’un rouage, l’instauration de rituels qui ont fait de cette première étape (Weiterswiller-Bagnolet) une expérience plutôt réussie.


Le matin, zazen (sur mon sac de couchage embobiné sur lui-même). Puis toujours sur un parterre encore humide : trois prosternations en direction du Ryumonji. Et dans cette concentration de zazen, rangement méthodique, imbrication logique.

Je chevauche le biclou qui n’a toujours pas de nom et dans cet aplomb matinal, je chante un soutra. La journée, je soliloque. Premiers signes d'une précieuse solitude.


Sept jours de route à raison de 70 km en moyenne par jour pour arriver à Bagnolet (93) chez mes amis Colombe et Benjamin et leurs deux charmantes filles Brume et Louve dont la dernière est ma filleule.


Cinq jours de bonheur chez eux. Louve me fait l’honneur de m’inviter dans sa classe (CM1) pour parler de mon voyage devant ses camarades qui m’accueillent avec des mines espiègles et bonnes.

Colombe et Benjamin travaillent tous les deux dans les décors de cinéma. Lui est chef peintre, elle ensemblière. Je passe la journée avec lui dans les studios de Bry-sur-Marne. À coup de brosse et de patine, son équipe travaille sur le réalisme d’un moulin désaffecté pour le prochain film d’Albert Dupontel.


Demain, je m’envolerai pour New York. Mon ami Dinaw Mengestu, romancier américain et professeur au Bard College, viendra me chercher à l’aéroport. Et à environ 2 heures de route au nord de Manhattan, dans la vallée de l'Hudson, il m’accueillera chez lui sur le campus, où il vit avec sa femme Anne-Emmanuelle Robicquet (au travail photographique très inspirant) et leurs deux enfants franco-américains, Gabriel et Louis-Sélassié.


To be continued…











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