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  • Stanislas Wang-Genh

Un nouveau souffle pour le projet Zanmai

Oaxaca, Mexique

OAXACA. Je défie quiconque de le prononcer correctement du premier coup. Au téléphone avec mes proches, ça donne : « Alors ?... haha… t’as posé ton zafu à Wouax-aka ? » ou encore « Tu restes longtemps à Oua-zaka, quand même… »

Mais on est très loin de la chose. Ça doit sonner comme une interjection qui exprime l’étonnement, le ravissement : « Wouah-Rhaka ! » Sans oublier le petit mouvement de gorge qui attaque la deuxième syllabe. Faut relâcher les muscles pour libérer l’air des poumons comme quand on a un haut-le-cœur. Ça ressemble au son arabe ع. « Wouah-Rhaka !... Wouah-Rhaka !... Allez, encore une pour la route ! Wouah-Rhaka !!!»


Allons bon ! Vous n’avez pas cliqué pour une séance d’orthophonie mais peut-être pour savoir ce que je fais encore ici depuis le jour de mon arrivée le 28 octobre de l’an dernier.


Encore un beau jour. En ce moment, je me trouve sur le toit terrasse du Co404 Community Hostel. Il y a des guirlandes de papel picado (guirlandes de toutes les couleurs qu’on met pour la fête des morts) qui s’agitent frénétiquement au-dessus de ma tête comme pour esquiver les coups violents portés par ces bourrasques tièdes. C’est le signe que les morts sont là. Et j’ai l’impression d’être avec eux et de partager leurs secrets. Suis allongé sur un transatlantique capitonné, les paupières fermées et les joues brûlées par le soleil. Je savoure le son strident de cette vive escarmouche.

Quel moment de grâce. Et encore, ça ce n’est rien ! Ce n’est que le pourliche qui vient s’ajouter à la généreuse rétribution que m’ont déjà apporté ces huit premiers mois de voyage. Et toute la douceur allègre qui en découle, les amis, ricoche sur les parois de l’existence et me revient sous toutes les formes que celle-ci est capable de créer. Encore un beau jour, sans début ni fin.


En arrivant à Oaxaca, j’ai fait comme ces vieux chiens fatigués qui font deux ou trois tours sur eux-mêmes avant de s’allonger. Ici, tout répond aux attentes d’un voyageurs au long cours en mal de confort, de compagnie et d’un endroit fixe pour se poser.

Tout le monde sait que c’est le pays fabuleux du nomade digital. Mais chut, pas un mot ! Faut pas que ça s’ébruite. Dans l’espace de co-working de l’hostel : graphistes, vidéastes, développeurs, designers, chefs de projet web, chargés de SEO qui consacrent péniblement quelques heures par jour pour le compte de grosses compagnies américaines (Apple, Reddit, Google, Uber, etc.). Le reste du temps, c’est yoga aux heures fraîches matinales, mezcal et cumbia dans la tiédeur des longs soirs. J’observe l’un d’entre eux assis face à l’un de ces logiciels complexes, les AirPods vissés dans les oreilles, faisant tournicoter les poils de sa barbe entre les doigts d’une main, tapotant le rebord d’une bouteille de kombucha de l’autre. Les mouvements cadencés de sa tête laissent imaginer une musique qui insuffle le nécessaire à sa créativité. Quand l’après-midi n’est pas consacrée à la sieste, chacun veille à tisser son réseau local pour se laisser un jour la possibilité de tout lâcher pour venir vivre ici.


L’hostel est parfait. Chambres spacieuses dans une bâtisse réhabilitée, murs décrépits et purgés de tout ornement décoratif, briques apparentes. Chaque objet est à sa place et l’ensemble répond très grossièrement aux règles du wabi-sabi.

Sur le toit-terrasse, une immense cuisine américaine avec salon cosy. La plaque tournante des activités où la belle jeunesse créative et délurée papote.

Toutes les cases sont cochées, je loue une chambre pour un mois. Je passerai les fêtes de fin d’année ici.

J’étais arrivé à Wouah-Rhaka le premier jour du festival des morts, Dia de Muertos, qui allait durer une semaine. Belle entrée en matière, je vous l’dis. En quelques heures d’avion, je passe de Los Angeles, trop grande et trop puissante, qui t’absorbe comme dans un gouffre et qui te gifle en partant, à Oaxaca, dont chacune des rues te dit avec un accent aux saveurs d’ananas et de coco : « Ola amigo, quelle bonne fortune de t'accueillir sur mon humble pavé. Ces beaux murs colorés couverts de jolies fresques ne sont rien que pour tes jolis yeux de badaud. Et que la chaleur douce de l'air t'accompagne jusqu'à la prochaine intersection. Au passage, laisse-toi tenter par un verre de tejate ou de mezcal… selon l’heure. »


Alors que les gens du quartier s’affairent à accrocher les dernières guirlandes et à fournir les autels en copal, crânes en sucre, ou encore pain des morts, je pose mes sacoches et mon Zhou Zhou à la Casa Jalatlaco. À peine arrivé, je rencontre Becca et Anthony, un couple de Portland qui occupent l’habitación d’en face et qui deviendront des amis très chers.


Je passe la semaine dans les effluves magiques d’un festival qui n’en finit pas de parades, de danses, de trompettes, de feux d’artifice, de joies, de maquillages et de déguisements. Je découvre la bonté naturelle des gens d’ici et visite ce qu’il y a à visiter dans les environs. Ça faisait déjà quelque temps que je cherchais un endroit où me poser pour écrire et pour m’imprégner. Très vite, je sais que c’est ici. C’est ici aussi que je veux organiser ma première conférence et initiation à la pratique du zen et que je veux créer un groupe de zazen.

Un soir, avec Becca, Anthony et d’autres amis, on rencontre Laura qui vient de donner un magnifique spectacle de danse aérienne avec sa compagnie dans le quartier de Xochimilco. Je lui parle de mon projet de conférence et elle me propose de disposer gracieusement de l’espace Circulo, une belle cour intérieure qui fait office de centre culturel qu’elle gère en plein cœur de Oaxaca. Je lui parle du problème de la langue pour ma conférence, elle me parle de son amie Margaux, une française qui vit ici depuis des années et qui serait ravie d’en être l’interprète en espagnol.

C’est dans ces moments-là que j’apprécie la magie des choses bonnes qui arrivent et qui ne viennent pas de nulle part. Fais un sourire à la boulangère et tu ne mourras jamais de faim. Donne de l’argent quand tu n’en as pas et tes poches en seront pleines à la prochaine pluie.


C’est toute une histoire pour organiser cette conférence. À commencer par la réalisation d’une affiche pour faire connaitre l’événement. Alors je mets tout mon non-talent de graphiste à l’œuvre et ponds quelque chose d’apparemment très réussi. Que des retours excellents ! L’affiche est tellement drôle et tape à l’œil que tous les gens que je croise me disent : « Ah, c’est toi le moine de Oaxaca ? J’ai vu ta belle affiche ! » Certains essayent même de la décoller pour la mettre sous verre. Pour la faire, je récupère une image très connue de maitre Taisen Deshimaru en posture de zazen qui date des années soixante-dix. Je la retravaille aux couleurs locales. À la place de son visage, je place une calavera (tête de mort) mexicaine avec un chapeau et des fleurs aux longs pétales rouges à la place des yeux. Sa robe de moine et son kesa sont colorés en jaune ocre et retravaillés à coups de crayon blanc, ce qui confère à l’ensemble un côté graphique. D’un coup de baguette magique, le fond gris de la photo est remplacé par un fond turquoise qui vous saute aux yeux. Et les contours de l’affiche sont marqués par une frise aux motifs bigarrés. Quant à la typographie, je tape Police Mexique dans Google et je tombe d’abord sur tous les commissariats des 31 Etats mexicains. Nan je plaisante… je télécharge plusieurs typos et le tour est joué. Ce grand déguisement est une belle tentative de vouloir changer l’image de cette pratique réputée austère.

Après avoir réalisé une centaine d’impressions, j’arpente les rues des quartiers de Centro, Reforma et Jalatlaco pour des sessions collage qui se sont étalées sur plusieurs jours.

Près de cinquante personnes sont venues à cette conférence qui a duré presque trois heures. Et dans les jours qui ont suivi, nous avons officiellement créé le premier groupe de pratique du zen à Oaxaca avec une dizaine de personnes. Trois zazen par semaine avec séance d’initiation le mardi soir et un enseignement le samedi après le zazen.


Je suis impressionné par l’implication du groupe à vouloir créer un lieu de pratique. On sent une véritable envie de s’assoir. Certains viennent en disant qu’ils cherchent simplement à s’assoir avec d’autres personnes et on leur répond qu’ils sont au bon endroit.

Les rituels et les cérémonies ne leur posent aucun problème non plus. Je suis impressionné par leur manière d’offrir l’encens ou de chanter les sutras. Ils y mettent leur cœur.

Même si les églises sont pleines à craquer par ici, on peut sentir de nombreuses personnes en mal d’une spiritualité qui pourraient leur rappeler les pratiques ancestrales qui unissaient jadis les Zapotèques, les Mixtèques, les Amuzgos, les Chinanthèques, ou encore les Chocos. Et l’écoulement de plusieurs générations n’a pas effacé le karma de la colonisation hispano-catholique.


Avec les membres de cette nouvelle communauté, nous avons créé une page Facebook et continué à imprimer des affiches car chaque semaine, des employés municipaux passent avec leur raclette et on doit recommencer le boulot.

CONFÉRENCE DU 1ER DÉCEMBRE / GROUPE DE ZAZEN


C’est aussi la raison qui me fait rester aussi longtemps à Oaxaca. Je souhaite vraiment que ce groupe de zazen prenne forme. Certains de ses membres expriment un bel enthousiasme et s’impliquent pour faire vivre ce lieu de pratique. On a ce sentiment d’être au début de quelque chose, c’est très beau. Et je souhaite que le jour de mon départ, ils soient complétement autonomes pour assurer les zazen et les initiations à la posture. À chaque zazen, je viens avec quelque chose de nouveau et leur explique les gestes, les sons, les rituels, les chants. Nous avons même évoqué l’idée d’organiser une cérémonie de Jukai (recevoir les préceptes) lors de la venue de mon père en avril, s’il vient à Oaxaca. À voir…


En plus des activités au sein du groupe de zazen, j’ai eu la chance de faire des initiations à la pratique dans plusieurs hôtels du centre de Oaxaca. Et certaines personnes viennent régulièrement faire zazen avec nous maintenant. Les gens me connaissent comme le moine de Oaxaca, ce qui m’amuse beaucoup.


INITIATION AU ZAZEN DANS LES HOSTELS


Jusqu’à présent, j’étais sans interruption sur la route à vélo. Les seules haltes que j’ai effectuées étaient pour passer deux semaines dans des monastères zen aux USA.

Mais mon passage à Oaxaca et la création de ce groupe de zazen m’ont complétement fait changer ma manière de voyager. Désormais, plus question de perdre autant de temps en solitaire. Ce n’est pas du tout l’objet du projet Zanmai qui est d’aller à la rencontre des gens pour leur montrer la posture de zazen.

C’est la raison qui m’a fait me séparer de mon vaillant Zhou Zhou, ce qui, je ne vous le cache pas, m’a brisé le cœur. Je ne pensais pas qu’on pouvait s’attacher à un vélo comme on peut le faire avec un animal de compagnie. J’ai parcouru des milliers de kilomètres sur son armature d’acier et jamais il ne m’a fait faux bond. J’avais mis en place toute une organisation, une espèce de tableau de bord qui me permettait d’accéder rapidement à certains ustensiles comme ma GoPro, mon appareil photo, mon anti-moustique, mon spray anti-ours, mes écouteurs, etc. Chaque jour, je prenais au moins un quart d’heure pour nettoyer la chaîne, la cassette et les plateaux. Zhou Zhou est maintenant entre les mains de Margaux, la française qui vit à Oaxaca et qui caresse le rêve de voyager à travers l’Amérique du Sud à vélo. Elle m’a acheté tout le package : le vélo, les sacoches, le casque, les outils, la tente, le matelas au sol et les affaires de camping. Quelle chance de l’avoir trouvée, parce que devoir tout renvoyer en France m’aurait coûté pas loin d’un mois de budget de voyage. Aujourd’hui, Zhou Zhou est entre de bonnes mains.


Pour la suite, je vais emprunter des bus, des trains, faire de l’auto stop pour me rendre dans différentes villes d’Amérique Centrale et du Sud pour continuer à montrer la posture de zazen. L’idée est de repérer cinq ou six villes du même acabit que Oaxaca pour y organiser une conférence et y créer un groupe de zazen. Je me retrouve donc beaucoup léger avec le tout qui tient dans un sac à dos de 60 litres. Et vu l’état de mes comptes, je vais devoir faire l’impasse sur la partie asiatique et me concentrer sur l’Amérique du Sud pour la dernière année qui me reste à voyager avant de rejoindre le Japon pour six mois.


La grande question est de savoir comment garder le contact et maintenir cette communauté internationale qui est en train de se créer malgré l’éloignement géographique. D’où la création de l’International Zanmai Community (IZC). Le but est d’utiliser les outils modernes (Zoom, etc.) pour maintenir un échange régulier, pratiquer zazen ensemble, bénéficier d’enseignements ou de conseils pour créer ou développer un groupe de zazen. L’IZC est rattachée au temple Ryumonji et fait partie intégrante de la lignée de Maître Taisen Deshimaru.


Longue vie à l’IZC !





















Corrections et relecture : Catherine Forestier

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