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  • Stanislas Wang-Genh

Zen on Bluegrass

Dernière mise à jour : 8 août

Sault Ste. Marie - Duluth

26 juin – 20 juillet 2022

Ça fait trois mois que je suis parti.

Je suis allongé sur un grand lit, les jambes pétrifiées par l’effort. Les derniers jours ont été pénibles en raison du vent, de la chaleur et de cette route indécise qui donne tantôt du oui, tantôt du non.

Un couple aux noces d’or m’offre l’hospitalité pour quelques jours. Je dispose d’une grande chambre en sous-sol, l’endroit le plus frais de leur immense maison.


Si je dois tirer une première leçon de ce début de voyage, c’est que les gens sont bons. En tout cas sous la croûte épaisse de leurs tourments et de leurs peurs. Tout le monde aspire au bonheur ­— même celui en quête d’une poutre bien solide, la corde à la main. Et le meilleur moyen d’y parvenir est d’apporter à son prochain le bonheur qu’on recherche.

Assurément, j’en tire profit. D’une part, pour la charité dont je bénéficie, et d’autre part, pour cette leçon de vie qui me pousse en retour à me tourner davantage vers les autres.


Parlons sérieusement. J’ignorais que le Canada recélait de grands vignobles. Mais ce sont les Américains, les Chinois, les Sud-Coréens et les Hongkongais qui en récoltent les joies. Difficile d’en trouver en France. Le pays produit notamment l’Inniskillin, l’un des meilleurs vins de glace au monde.


Je me trouve à Kelowna, dans la province la plus à l’ouest du pays, la Colombie-Britannique. Ici, débutent la vallée de l’Okanagan, une très belle région viticole. Et ce soir, je compte bien gouter quelques gouttes de ses trésors cachés.


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Remontons un peu en arrière. Le 26 juin dernier, je me situe à Sault Ste. Marie, côté Canada (Ontario). Excepté une très belle rencontre avec Michaela, Patricia et Mike, la ville ne suscite pas mon intérêt.

La grande question qui me taraude est de savoir comment contourner le lac Supérieur. Soit par le nord, côté canadien, soit par le sud, côté américain. Sur les conseils de quelques locaux, je prends le sud, plus convivial et moins ardu.


Pour rejoindre les États-Unis, je traverse le Sault Ste. Marie International Bridge. Un pont en arc et en treillis d’acier de toute beauté. 4 500 mètres de long, 10 000 véhicules par jour. Là-haut, j’ai l’air d’un insecte qui se fraye une trajectoire dans les grandes structures du monde. Les bourrasques sont comme le souffle d’un courroux divin. Je n’ai jamais passé une frontière avec un tel désir d’affranchissement.


Entre Sault Ste. Marie et Marquette, c’est 300 km de route nationale. Je m’y engage avec une infection à l’œil droit, probablement due au cocktail sueur - crème solaire - antimoustique. Quand celui-ci traverse la forêt de mes sourcils pour se répandre sur mes paupières, je l’essuie négligemment d’une grosse main sale.


Marquette, Michigan


Je passe les deux premières nuits chez un couple génial (Warmashowers) qui habite une grande et belle maison au bord du lac. Le mari a la gentillesse de m’emmener — en Tesla — à l’hôpital pour soigner mon œil. Le temps de la consultation, il attend dans la voiture. Aujourd’hui, je ne suis plus embarrassé par ces actes de générosité répétés. Je les accepte comme ils se présentent et ma gratitude — grandissante — devient de plus en plus silencieuse.


La célébration du 4 juillet a lieu dans trois jours. Je décide de rester à Marquette pour laisser passer cette tempête de festivités. Je me sens très bien dans cette ville aux allures industrielle. Le minerai de fer y a été exploité jusqu’en 2016, date de fermeture de la dernière mine. Depuis, ces anciennes bâtisses faites de briques rouges se sont naturellement transformées en brasseries locales, repères des hipsters et des voyageurs en déroute.

Il me faut trouver un endroit où passer plusieurs jours. Je ne peux pas rester chez ce couple. Warmshowers a été conçu pour les cyclistes de passage, pas pour les squatteurs.

Réflexe, je tape : “Zen - Marquette - Michigan“ dans Google.

Résultat : “Lake Superior Zendo – Soto Zen“.

Eurêka ! Je m’y rend sans tarder.


Trois coups de majeur sur une porte vitrée, un grand gars d’une trentaine d’années m’ouvre. Je lui raconte que je suis moine zen et que mon vélo m’a servi à venir ici depuis la France. Il dégage sa tignasse de son front et deux gros yeux ronds apparaissent sur un visage sympathique. Il m’accueille comme un membre de sa famille. Son nom est Donovan et Daiki est son nom de Dharma. Il souhaite devenir moine et a reçu les préceptes (Jukai).

Très vite, il prévient son grand frère Roshin, moine zen, qui arrive peu de temps après avec des sandwiches. On s’installe dans le jardin qui encadre la maison.


Les deux frangins m’expliquent que depuis la crise sanitaire, le Zendo n’accueille plus personne. Les séances de zazen se font en ligne. Auparavant, il y avait une communauté avec des résidents.

Aujourd’hui, ils souhaitent relancer l’activité de ce très beau lieu, plein de potentiel.

Le zendo a été créé en 1990 par Tesshin Paul Lehmberg, qui a reçu la transmission du Dharma par le Rev. Shiken Winecoff. Le lieu dépend du Monastère zen Ryumonji, dans l’Iowa. 

Ryumonji ? Nos temples portent le même nom, c’est un lien véritable. Je leur demande l’hospitalité pour quelques jours. Après avoir consulté l’abbé du temple qui ne peut malheureusement pas se joindre à nous car il a le Covid, ils acceptent.


Je dispose d’une des pièces de la maison.

Tous les matins, nous pratiquons zazen et faisons une cérémonie avec Roshin et Dailki. Tous les deux ont cette profondeur qui vient d’un zazen solide. On sent un réel engagement dans la pratique. Nous échangeons beaucoup sur les gestes, sur les manières de faire les cérémonies, sur nos lignées respectives et plus globalement, sur l’histoire du zen en Europe et aux États-Unis.

Le premier soir, on se file rencart au Blackrock, la brasserie la plus réputée de la ville de Marquette. Un repère pour les musiciens et les vélocistes de montagne. Concerts, bières de qualité, ce lieu est une institution.


Très vite, je rencontre de nombreuses personnes. Les gens du Michigan ont cette sympathie naturelle qui simplifie tout. Des gens viennent me voir en me demandant si je suis bien le moine zen qui parcourt le monde à vélo pour me rendre au Japon. J’en tire une forme d’orgueil, c’est agréable.

C’est signé, la brasserie Blackrock devient mon repère pour les prochains jours. Je peux y écrire tranquillement la journée et apprécier une bière en bonne compagnie le soir. Je commence à connaître des prénoms, je sers des mains, je « hugue », je bois des cafés avec des figures locales : musiciens, employés de magasins de vélos, etc.


Le 4 juillet, la ville annule le feu d’artifice en raison de la pluie. Tout est parfait.

C’est le jour du départ. Mon vélo est chargé, mon cœur aussi.

Daiki m’accompagne sur une trentaine de kilomètres pour rejoindre la maison de Roshin, qui vit dans une petite ville avec sa femme et ses deux filles. On traverse une ancienne région de mines. La forêt a recouvert la voie de chemin de fer et certains villages ont été engloutis à force d’en retirer les fondements de terre, riches en minerai.


On passe un moment très agréable. Je partage avec les deux filles de Roshin cette singularité d’avoir des parents engagés dans la pratique du zen. La plus petite des deux me dessine un chat en zazen que je garde dans la pochette de mon rakusu.


Après le déjeuner, on passe des heures ensemble dans leur garage à entretenir mon vélo et installer un rack avant que Roshin me troque contre un Joban (sous veste japonaise de type kimono) que je lui enverrai une fois arrivé au Japon. Les deux frères me donnent aussi une veste antimoustique, un gilet jaune, du chocolat et Roshin glisse un cigare dans l’un de mes poches.

Durant ces quelques jours, nous nous sommes liés d’une très belle amitié.


Il n’y a pas beaucoup de lien entre le zen européen et le zen américain. J’ai la conviction que cette rencontre n’est pas anodine. Elle est immense. Nous sommes jeunes et quelque chose me dit que nous allons nous revoir dans les prochaines décennies. Le zen en Europe et aux USA a encore toute une histoire à raconter. Ce n’est que le début. Je rêve d’un rapprochement, d’une structure qui nous relie. Notre histoire zen est semblable. Notre évolution depuis les 50 dernières années est comme le parcours un peu joueur de deux affluents d’un même fleuve. Ils ne cessent de se croiser pour se jeter dans le même océan.


C’est le moment du départ. Nous nous inclinons comme il se doit et les deux frères gardent les deux mains en gassho le temps que je disparaisse avec mon vélo.


Duluth, Minnessotta


Il y a des villes qui inspirent et qui aspirent. Je sais en arrivant à Duluth que je vais y passer un temps. Je me sens déjà chez moi. Pas seulement parce que Bob Dylan y est né et y a grandi, mais parce que cette ville est belle, aérée et qu’elle respire la créativité et la jeunesse. Tout en relief, Duluth s’étend entre le lac Supérieur et d’immenses collines abruptes. On la surnomme « San Francisco du Midwest » en référence à cette topographie qui va de l’eau aux sommets des collines.


Kesley, une musicienne de talent avec une voix magnifique m’accueille chez elle pour plusieurs jours. On sympathise immédiatement. Kesley a cette énergie vibrante qui donne envie de mordre l’été à pleines dents et faire plein d’activités. Dès le premier matin, elle m’embarque à la brasserie The Back Alley pour un petit déjeuner/concert. Elle me présente à des amis.

Un groupe de musiciens joue du Bluegrass. En douceur, je pénètre l’âme de Duluth sur le son de ces instruments typiques : Banjo, violon, mandoline, guitare, contrebasse. C’est très entrainant, ils sont talentueux.

Ici, la jeune génération Duluthienne remet au goût du jour les standards des années 40.

Parmi les musiciens, Jacob et Owen, deux frères de 21 et 23 ans. Ils font partie de plusieurs groupes, dont les New Salty Dogs. Ils connaissent Kelsey et nous proposent de venir à un autre concert l’après-midi dans le jardin d’un mélomane. J’apprends plus tard qu’ils passent leur vie à faire de la musique du matin au soir. Ils donnent parfois plusieurs concerts dans la même journée et arpentent les différents quartiers de Duluth avec leurs instruments de musique. Je suis subjugué par leur talent. Ils maitrisent guitare, batterie, basse, contrebasse et chantent très bien.


Ils vivent par la musique et pour la musique. C’est véritable enseignement pour moi. Les voir jouer me donne du cœur à l’ouvrage dans mon zazen.


Un soir, Kesley me fait découvrir le réalisateur néo-zélandais Taika Waititi. On dévore l’un de ses films avec une pizza.

Le lendemain, elle me présente à son ami Matt, un passionné de vélo et de méditation. Cette ville renferme des phénomènes paranormaux. À chaque rencontre, c’est le coup de foudre. Je ressens une immense joie en leur présence. Je n’arrive plus à quitter cette ville.


Un autre soir, qui était censé être le dernier, nous nous rendons Brent Paddle pour voir jouer les New Salty Dogs.

Molly, une amie de Kesley se joint à nous. Elle ne déroge pas aux mystères ésotériques de Duluth. Nous sympathisons immédiatement. La connexion est très forte.

Le même soir, je reçois un mail de Daiki de Marquette. Il me dit qu’ils ont décidé de relancer les activités du Lake Superior Zendo. Mon cœur est chaud.


À demande de Kesley, Matt et Molly, je les initie au zazen.

Avec Matt, nous parlons de créer un groupe de zazen à Duluth.

En cours…


À travers ce voyage, je souhaite impulser ce type d’initiatives. Cela fait partie intégrante du projet Zanmai. De nombreuses personnes souhaitent s’assoir en méditation tous les jours mais ne trouvent ni la structure, ni les conseils.

Du fond de mon cœur, je souhaite qu’à Duluth un groupe se forme. Je suis là pour eux.


Je vous embrasse.


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